L’oeil de Goliath, un roman anti-technologie ?
Après l’avoir lu, des lecteurs ont pensé avoir trouvé dans ce roman un discours anti-technologique. C’est d’ailleurs ce que certains pensent avant d’avoir lu le livre, seulement la quatrième de couverture, ou en m’entendant résumer le sujet de façon assez maladroite, comme sur ma première intervention chez AlBayyinah, à la sortie du livre.
La démarche derrière ce roman est restée sous-documentée pendant quelques années, si on exclue les podcasts auxquels j’ai participé, chez Kamil Thami ou Ekritür par exemple. La communication autour du livre était jusqu’ici quasi-inexitante, car je m’étais fixé comme condition de terminer l’écriture du deuxième tome avant de vraiment expliquer publiquement tout l’état d’esprit derrière cette saga.
C’est chose faite, al hamdoulillah, et c’est donc le moment de revenir sur cette dimension anti-tech que certains pensent avoir lu dans le livre. Vu l’époque, une promo digne de ce nom nécessiterait une flopée de vidéos bien montées sur les réseaux sociaux. Peut-être que ça viendra, mais je préfère utiliser l’écrit comme base pour la communication. C’est moins populaire, moins vendeur, moins attrayant, mais plus durable et plus stable.
1. Réponse courte : Non
Pour faire court, non ce n’est pas un roman « anti-technologie ». Et pour faire long : Comme souvent, c’est plus complexe que ça. Pour synthétiser, le propos tient en deux notions : démystification, réappropriation.
2. Démystifier, se réapproprier.
Une sorte d’aura mystique accompagne au quotidien les utilisateurs d’outils numériques, qui voient leur smartphone, leur ordinateur ou tablette comme un « tout » monolithique et piloté par une entité mystérieuse et toute-puissante. Ce n’est pas comme ça que fonctionne le numérique, mais c’est effectivement dans cette direction qu’il va si on se contente comme seul choix la couleur ou le modèle de son matériel quand il s’agit d’informatique. Tout produit, logiciel ou application a un concepteur, un distributeur, des concurrents, des faiblesses, des forces. A chaque clic, chaque pression du doigt sur l’écran, nous faisons des choix. Il s’agit simplement de savoir lesquels, et pourquoi.
Se réapproprier ces technologie, ce n’est pas rêver une indépendance totale et un contrôle totale sur nos outils numérique. Mais c’est d’abord savoir inscrire ces outils dans une démarche plus large. Ca vous semble abstrait ? Ca ne l’est pas.
Quand vous demandez à ChatGPT de faire votre liste de course ou de choisir pour vous entre deux vêtements à acheter, vous avez déjà fait le choix concret de déléguer une partie de votre réflexion à un outil piloté par des humains à qui vous faites confiance. Si la gravité est minime lorsqu’il s’agit de courses ou du choix de vêtements, ça l’est davantage lorsqu’il s’agit pour un général de prendre des décisions, ou pour sous-traiter la méditation sur un sujet ou un autre.
Sans aller jusqu’à l’IA générative, qui illustre parfaitement cette relation de dépendance entre géant de la tech et grand public, on pourrait prendre l’exemple d’une application de messagerie. Choisir la mauvaise, c’est exposer ses échanges à des oreilles et des yeux indésirables, favoriser un monopole et un contrôle de l’information avec une facilité déroutante, par simple paresse collective.
Le plus déroutant dans tout ça, c’est que tous ces choix sont faits en quelques dixièmes de secondes, et exécutés en une poignée de secondes. Installer Whatsapp, Facebook, ChatGPT, ou Tiktok prend un temps incroyablement ridicule à chacun d’entre nous, pour des conséquences incalculables. L’hyper-connexion, vue sous un autre angle, est au contraire une totale déconnexion entre l’acte et ses conséquences. Les milliardaires de la tech ne le sont que parce que nous accordons collectivements des heures de notre temps à leur plateformes en apparence gratuite, en oubliant que ce qui est gratuit coûte souvent très cher.
Il est rentré dans les moeurs, par confort, par commodité, que le meilleur outil était le plus populaire, le plus simple à utiliser, celui qui masquait au maximum les rouages techniques derrière la machine. Celui qui rend tout « magique ». Tous les services numériques que nous utilisions semblent immatériels, flottant quelque part dans le cloud. La réalité matérielle derrière ce cloud, lourd et bruyant laisse entre les mains de quelques uns des choix dont nous déplorons les conséquences.
4. Le nerf de la guerre : l’attention
Le roman aborde le sujet par l’angle économique, et idéologique. Dans L’oeil de goliath, il est question de sale coups entre concurrents, et des idéaux portés par chacun. Au delà d’une simple lutte entre fauves pour se tailler la plus grosse part du gibier, la croissance de ces empires technologiques hyper-centralisées, on trouve des visionnaires, des idéalistes, des mégalomanes.
Mais est-ce que nous petits humains individuels, devons faire des luttes mondiales nos priorités ?, que c’est le plus important pour nous. Comme dit précédemment, notre temps et notre attention sont le nerf de cette guerre. Et il se trouve que c’est aussi ce qu’on a de plus précieux à échelle individuelle.
On ne résoudra pas tous les problèmes
A la place, une poigné de plateformes de médias sociaux ont aspiré toute la création de contenu en ligne pour la faire rentrer dans un cadre ultra-standardisé destiné à aspirer l’attention de celui qui allume son appareil.
Les blogs existent toujours, mais une armée de psychologues et de génies du marketing font tout pour que vous passiez le plus de temps possible sur leur plateforme.
Vous me direz : Quelle différence, tant qu’on accède au contenu qu’on veut ? Eh bien ça change tout. La façon dont on accède à l’information est au moins aussi importante que son contenu.
Un théoricien de la com canadien du siècle dernier a d’ailleurs une formule qui résume bien cette idée :
"The medium is the message"
Le design d’une interface est aussi minutieusement étudié que la façon dont sont disposés les rayons dans un supermarché. Dans une compétition constante à la capture de l’attention, on se prend au jeu de vouloir tout voir, tout savoir, et donc on zappe le plus vite possible, exigeant une information comprimée, résumée, vulgarisée, parce que les ministres pressés et occupés que nous sommes exigent qu’on leur présente l’essentiel de ce qu’on a à dire sans que ça ne demande le moindre effort de leur part.
Cette
approche de la connaissance est tout simplement mauvaise. En plus de
ne plus rien maîtriser des logiciels qui tournent sur nos appareils,
nous ne maîtrisons même plus ce que nous voyons. Le scroll infini
via flux algorithmique, encore en gestation au moment où j’écrivais
les premières pages du roman, est devenu une norme sur la totalité
des plateformes grand-public aujourd’hui. Excepté peut-être
Discord et Telegram, qui ont volontairement fait ce choix de design
en connaissance de cause.
C’est d’ailleurs un de leurs
principaux avantage à mon avis, ces deux plateformes sont celles qui
permettent le plus de prendre le temps.
L’être humain n’est pas un ordinateur. Nos cerveaux, nos coeurs n’absorbent pas les informations comme un ordinateur le ferait. Nous avons besoin de répétition, de méditation, de temps, pour vraiment nous imprégner d’un propos, d’une idée, ou d’une information. Cette absence d’imprégnation ne peut que conduire à une compréhension superficielle de n’importe quel sujet abordé, et donc au final on se construit des univers mentaux de bouillies d’information sans aucun lien entre elles.
La seule chose qui fait le lien, c’est l’émotion que l’algo des plateforme veut susciter en nous pour nous faire rester.
Tout ça m’a énormément fait prendre de recul sur la technologie en général, et l’utilisation d’internet.
5. Conclusion
Alors non, ce roman n’est pas anti-technologie. Tout d’abord parce que pour être anti-quelque-chose, il faut avoir autre chose à proposer. Et je n’ai rien d’autre à proposer, du moins pas dans l’immédiat.
De façon plus large, les effets néfastes de la course effrénée au tout-technique sont de plus en plus évidents pour qui s’y intéresse. Que ce soit sur l’environnement, la complexification de nos modes de vies (et donc la perte de résilience), le monopole commercial et moral d’une poignée d’entreprises, tout ca est réel. Même si on peut comprendre l’envie de certains de tout arrêter là, tout de suite, à mon avis c’est un chemin dangereux, et voué à l’échec tant qu’on aura pas touché aux causes profondes qui nous conduisent à tous ces désasatres. Et ces causes profondes ne sont pas techniques.
Ce que propose ce roman, ce n’est pas de jeter la technologie, mais de de l’approprier, de la sélectionner.
A suivre...
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