L’oeil de Goliath, un roman anti-technologie ?
Après l’avoir lu, des lecteurs ont pensé avoir trouvé dans ce roman un discours anti-technologique. C’est d’ailleurs ce que certains pensent avant d’avoir lu le livre, seulement la quatrième de couverture, ou en m’entendant résumer le sujet de façon assez maladroite, comme sur ma première intervention chez AlBayyinah, à la sortie du livre.
1. Une communication floue
Tout d’abord, désolé pour le manque de communication, je ne suis pas très bon lorsqu’il s’agit de synthétiser mes idées à l’oral, dans des entretiens en direct, même si j’ai beaucoup apprécié les discussions que j’ai pu avoir dans ce cadre avec Kamil Thami ou Ekritür. La communication autour du livre fut quasi-inexitante, car je m’étais fixé comme condition de terminer l’écriture du deuxième tome avant de vraiment expliquer publiquement tout l’état d’esprit derrière cette saga.
C’est chose faite, al hamdoulillah, et c’est donc le moment de revenir sur cette dimension anti-tech que certains pensent avoir lu dans le livre.
2. Réponse courte : Non
Pour faire court, non je ne suis pas « anti-technologie », et donc ce roman non plus. Et pour faire long : C’est plus complexe que ça.
Tout d’abord, à titre personnel je suis né et j’ai grandi au milieu d’informaticiens. Je suis depuis très jeune fasciné par la technologie, et surtout par cet accès à l’information et au savoir que permettent internet et les terminaux toujours plus miniatures qui font notre quotidien.
Cette fascination vient aussi de la possibilité de s’approprier ses outils, via par exemple la programmation, mais plus simplement le choix des outils qu’on y utilise. Un terminal, qu’il soit un smartphone, un ordinateur, une tablette, une console, c’est avant tout une grosse calculatrice qu’on peut hacker, et donc s’approprier, plutôt que de l’utiliser comme il a été conçu.
3. La fin de la liberté
Cette approche de hacker, je l’ai vue reculer avec le temps. Avec la popularisation des ordinateurs, puis l’arrivée des smartphones, un éco-système de matériel et de logiciels est arrivé en abstrayant totalement la réalité technique des outils numériques. Pour donner un exemple, il était impossible lorsque j’étais plus jeune, de connecter deux ou trois ordinateurs sur un même réseau sans savoir configurer des adresses IP. C’est un exemple parmi d’autres, mais à l’époque il n’y avait pas besoin d’être dans la tech pour parler de serveur, de ping, de disque dur, de mémoire vive…
J’ai encore en mémoire ce jour où ma tante avait elle-même ouvert son ordinateur pour y ajouter de la mémoire-vive pour le rendre un peu plus rapide.
Très vite, l’usage de l’informatique s’est centralisé autour d’une poignée d’entreprises qui maîtrisaient tout le processus de présentation de l’information de bout-en-bout, invisibilisant les interstices où l’on pouvait créer des serveurs de messagerie privées, son propre blog, son propre serveur de jeu, son propre site web d’information juste pour le plaisir de partager, etc.
4. L’attention ré-orientée
A vrai dire, ça n’est pas totalement vrai. C’est encore possible, et ce blog en est la preuve. Mais cet usage du numérique est devenu minoritaire. A la place, une poigné de plateformes de médias sociaux ont aspiré toute la création de contenu en ligne pour la faire rentrer dans un cadre ultra-standardisé destiné à aspirer l’attention de celui qui allume son appareil.
Les blogs existent toujours, mais une armée de psychologues et de génies du marketing font tout pour que vous passiez le plus de temps possible sur leur plateforme.
Vous me direz : Quelle différence, tant qu’on accède au contenu qu’on veut ? Eh bien ça change tout. La façon dont on accède à l’information est au moins aussi importante que son contenu.
Un théoricien de la com canadien du siècle dernier a d’ailleurs une formule qui résume bien cette idée :
"The medium is the message"
Le design d’une interface est aussi minutieusement étudié que la façon dont sont disposés les rayons dans un supermarché. Dans une compétition constante à la capture de l’attention, on se prend au jeu de vouloir tout voir, tout savoir, et donc on zappe le plus vite possible, exigeant une information comprimée, résumée, vulgarisée, parce que les ministres pressés et occupés que nous sommes exigent qu’on leur présente l’essentiel de ce qu’on a à dire sans que ça ne demande le moindre effort de leur part.
Cette
approche de la connaissance est tout simplement mauvaise. En plus de
ne plus rien maîtriser des logiciels qui tournent sur nos appareils,
nous ne maîtrisons même plus ce que nous voyons. Le scroll infini
via flux algorithmique, encore en gestation au moment où j’écrivais
les premières pages du roman, est devenu une norme sur la totalité
des plateformes grnad-public aujourd’hui. Excepté peut-être
Discord et Telegram, qui ont volontairement fait ce choix de design
en connaissance de cause.
C’est d’ailleurs un de leurs
principaux avantage à mon avis, ces deux plateformes sont celles qui
permettent le plus de prendre le temps.
L’être humain n’est pas un ordinateur. Nos cerveaux, nos coeurs n’absorbent pas les informations comme un ordinateur le ferait. Nous avons besoin de répétition, de méditation, de temps, pour vraiment nous imprégner d’un propos, d’une idée, ou d’une information. Cette absence d’imprégnation ne peut que conduire à une compréhension superficielle de n’importe quel sujet abordé, et donc au final on se construit des univers mentaux de bouillies d’information sans aucun lien entre elles.
La seule chose qui fait le lien, c’est l’émotion que l’algo des plateforme veut susciter en nous pour nous faire rester.
Tout ça m’a énormément fait prendre de recul sur la technologie en général, et l’utilisation d’internet.
5. Non, mais...
Alors non, ce roman n’est pas anti-technologie. Tout d’abord parce que pour être anti-quelque-chose, il faut avoir autre chose à proposer. Et je n’ai rien d’autre à proposer, du moins pas dans l’immédiat.
De façon plus large, les effets néfastes de la course effrénée au tout-technique sont de plus en plus évidents pour qui s’y intéresse. Que ce soit sur l’environnement, la complexification de nos modes de vies (et donc la perte de résilience), le monopole commercial et moral d’une poignée d’entreprises, tout ca est réel. Même si on peut comprendre l’envie de certains de tout arrêter là, tout de suite, à mon avis c’est un chemin dangereux, et voué à l’échec tant qu’on aura pas touché aux causes profondes qui nous conduisent à tous ces désasatres. Et ces causes profondes ne sont pas techniques.
Ce que propose ce roman, ce n’est pas de jeter la technologie, mais de de l’approprier, de la sélectionner.
Tout
d’abord, il est facile de constater que le tissu économique de
toute l’europe et même au-delà est à un clic de souris de la
fermeture. Le roman aborde justement cette dépendance croissante à
une poignée d’entreprise concernant leur pile technologique.
Par
exemple, j’ai constaté avec tristesse nombreuses associations,
surtout musulmanes, se voient totalement dépendre de produits
Microsoft ou autres SaaS à la mode. Certaines finissent totalement
incapables de travailler, privées de la totalité de leurs données
en une minute, si quelqu’un à des milliers de kilomères décide
qu’ils n’ont pas le droit d’utiliser tel ou tel service.
Et c’est arrivé. Plusieurs fois.
Il s’agit donc de sélectionner les bons outils et faire le tour de ce qui existe avant de s’enfermer dans la solution-outil grand public que tout le monde utilise. Outil basée sur un abonnement mensuel qui va grimper de 20 % tous les ans. C’est valable aussi bien pour les freelance que pour les entreprises de plus grande taille.
Et pour clôturer l’article, abordons de quelques exemples applicables à titre individuel. Au delà des modes d’utilisation formatés qui sont devenus la norme aujourd’hui, le scroll instagram, tiktok, facebook, youtube… il faut se rappeler les autres usages bénéfiques sont toujours là, mais qu’on les exploite peu.
C’est par exemple, à couper le réseau de votre appareil pour lire ce PDF sur le Coran que vous avez téléchargé il y a 2 ans en vous disant qu’il avait l’air ultra-intéressant, mais que vous n’avez jamais ouvert. Mes respect à ceux qui ne se sont pas reconnus dans la phrase précédente.
C’est aussi se connecter à ce groupe de discussion privée avec des frères ou des sœurs, ou votre famille, à qui on accorde moins de temps en ligne que ces grosses plateformes avec flux infini.
Ou encore, passer plus de temps dans les transports sur cette excellente application de Qur’an, réécouter votre cours de tafsîr, lire un ebook pour approfondir un domaine de connaissance…
Ca c’est pour reprendre le contrôle de notre temps d’attention. Mais pour ceux qui s’intéressent davantage à ce qui se passe sous le capot, il y a évidemment la question des programmes, logiciels, applications que nous faisons tourner sur nos appareils, qui sont aujourd’hui des empires dont est collectivement nécessaire de se défaire.
Difficile d’aborder en détail le sujet ici, cela fera l’objet d’un autre article. Mais si vous terminez celui-là avec au moins la prise de conscience, ou le rappel que notre temps sur terre est limité, c’est déjà excellent.
Notre temps et notre attention sont les ressource la plus précieuse dont nous disposons, pour construire ce que nous serons ici-bas mais aussi après la mort.
Cette conclusion peut vous paraître simpliste, réductrice, et elle l’est. On pourrait développer le sujet sur un nombre infini de branches, parler des conséquences de la révolution tech sur la gouvernance, la médecine, l’industrie de l’armement, l’industrie agro-alimentaire, le raz-de-marée cognitif de l’IA générative… mais s’il me faut sélectionner un seul point dans cet océan de boulversements, c’est celui du temps.
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