Les scientifiques sont-ils des sages ?
Un lecteur m'a récemment fait part d'une critique intéressante sur l'écriture d'un personnage dans le premier tome (L’œil de Goliath).
C'est l'occasion de revenir sur la relation entre science, intelligence, et sagesse et aussi de défendre comme je peux le roman face à cette remarque.
1. Une réaction pas très cohérente
Ce premier tome a été écrit entre 2017 et 2019, avec quelques ajouts postérieurs minimes avant sa sortie en 2021 (je crois). Il y a énormément de choses que je réécrirai autrement aujourd'hui. Des passages maladroits, beaucoup des détails inutiles ou au contraire un manque de détails à certains endroits, des descriptions d’une caricature tellement grossière que j’en ai un peu honte. J'évite de trop y retourner car c'est psychologiquement éprouvant, gênant, et je préfère donc ne plus y toucher.
La scène dont m'a fait part le lecteur aurait bien besoin d'une réécriture à plusieurs égards, je ne peux pas le nier. Bien que j'ai tenté de corriger certains défauts d'écriture dans le second tome, le premier reste ce qu'il est c'est à dire presque un mauvais essai (dans les deux sens du terme).
Cependant...
Pour expliquer sans trop divulgâcher, la critique portait sur la réaction d'un des personnages principaux, Bayart, jugée par le lecteur comme trop grossière, caricaturale, et pas au niveau de l'intelligence attribuée au personnage. En effet, je passe une bonne partie au début de l'ouvrage à vanter son érudition, son statut, son succès, avec un petit détour sur la sagesse supposée des personnes excellant dans un domaine scientifique.
Il s'agirait donc d'un défaut d'écriture et d'une facilité scénaristique :
« Tel comportement semble trop bâclé, il ne colle pas au personnage. Telle suite d’action est le fruit d’une décision inutile. »
Ces remarques sont totalement pertinentes, mais ont conduit le lecteur à se poser à mon avis la mauvaise question.
Pourquoi est-ce qu'un personnage intelligent ou scientifique de haut niveau devrait forcément n'avoir que des réactions parfaitement sages et proportionnées ? Réfléchies ? Tout l'objet du roman est justement de discuter de ce lien systématique. C'est un automatisme inconscient qui a conduit (à tort selon moi) à pointer une faiblesse dans l'écriture de ce passage, et sortir du récit, plutôt que d'y rester et questionner le personnage. Il est parfois difficile de faire confiance à un auteur, qui plus est inexpérimenté, pour conduire correctement sa barque. Mais... essayez quand même. Essayez justement d'accuser les personnages, voir même : Ce que vous en attendez. Et s'ils vous déçoivent, parlez-en. Expliquez ce qui vous déçoit ou non. Quel comportement vous aurait semblé plus approprié compte tenu du contexte. C'est justement tout l'objet de ces romans, qui ne décrivent pas (surtout dans le premier tome) des personnages irréprochable, des modèles à imiter, mais des choix et leurs conséquences.
Certains passages intrigants seront inévitablement des défauts d’écriture, mais d’autres sont là à dessein.
2. Les scientifiques ne sont pas des sages
Il fait partie de l’imaginaire moderne de considérer les scientifiques comme des êtres disposant d'assez de recul, d'assez de science sur la vie pour agir avec sagesse dans toutes les situations. Ce préjugé (positif) se retrouve quel que soit le domaine de discipline. Les scientifiques sont souvent vus comme des sages alors qu'ils ne restent malgré tout que des humains qui ont excellé dans un domaine technique, pas spirituel ni moral ni psychologique. En manque de figures sacrées, l'Homme moderne a fait du scientifique son Saint, et de la science une écriture sacrée, soit exactement le contraire de ce qu'elle est fondamentalement, comme notre frère Youssef en parle ici.
Ce qui fait la plus-value du personnage du professeur au final, ce n'est pas son intelligence et son statut de scientifique. A terme, la foi, un "certain" sens de la justice (assez discutable puisque trouble justement) et sa résilience auront bien plus d'impact dans ses décisions que son bagage d'érudit multi-disciplinaire.
L’intelligence absolue n’est ni humaine, ni technologique, et la très attendue (par certains) AGI ne fera pas davantage naître de consensus sur le sujet de l’intelligence. On peut faire preuve d’intelligence dans un domaine, sur un sujet, et pas dans un autre. Agir de façon intelligente par endroits, et ne pas mériter ce titre ailleurs. L’image de l’homme génial qui avance à coup sûr à tous les coups, partout et toujours est à bannir, car même les prophètes ne l’ont pas revendiquée. Le savoir parfait est un attribut Divin, à éviter donc, de coller consciemment ou inconsciemment à un être de chair et de sang, ou de métal et d’électrons.
Prendre une décision au bon moment peut avoir l’air d’une absurdité pendant des décennies avant que le reste du monde ne découvre la justesse de la vision. Et à l’inverse, un acte ou une parole vus comme des éclairs de génie devront passer l’épreuve du temps pour voir leur absurdité dévoilée au grand jour.
Tout ceci sonne comme un tas de banalités, mais comprendre la portée de ces conclusions demande une attention continue. Le comprendre en théorie, et dérouler les implications sur tout notre récit du monde est un travail de longue haleine, une rééducation complète parfois. Beaucoup ont pourtant pu observer des monstres en mathématiques, des médecins expérimentés, des sommités en biologies, ou même des proches avancé dans des cursus d’études, se comporter comme de façon impulsive, égoïste, ou balancer des opinions à l’emporte-pièce sur un sujet loin de leur spécialité. Parfois, un public d’admirateur est en partie responsable de ces traits de caractères, en nourrissant l’orgueil, le plus abêtissant des défauts.
Le risque est accru à une époque où les polymathes sont rares, et où les domaines de savoir sont subdivisés en un nombre fatiguant de spécialités que deux experts de disciplines voisines peuvent ignorer presque entièrement le domaine de l’autre.
Un Mozart de la finance ne sera pas forcément un Napoléon face à une nation remontée. Un physicien renommé peut passer pour un demeuré face à un bon électricien sur un chantier. Un savant dans la science du hadith ayant son nom dans de nombreux isnâd sera peut-être démuni s’il est seul, lorsqu’il faudra trancher sur un sujet d’économie islamique.
La densification des savoirs disperse l’attention et les capacités d’un seul esprit à se construire une image aussi profonde que large de la réalité. L’IA, loin de régler ce problème, rend encore plus superficielle la connaissance, à plus forte raison lorsqu’elle est utilisée comme une machine à dire la vérité.
Pour conclure avec un dernier mot sur ce roman, il ne raconte ni l’Histoire de génies du bien, ou de génies du mal. Tous les choix des personnages sont questionnables. Même si le parti de l’auteur est pris sur un sujet, les actes des protagonistes et leurs conséquences sont forcément limitées par l’état d’esprit et le caractère qu’ils racontent. Si vous ne sortez pas de cette saga avec la sensation que l’action individuelle et impulsive ne suffit pas, aussi géniale soit-elle, alors cette saga aura manqué son objectif.
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