La mer toxique des algorithmes

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L'objet de cet article est de taper encore (un peu) sur les algorithmes de recommandation, en répondant à un courrier de lecteur (mail) :



« Vous aviez expliqué le retrait de "génération 314" des réseaux sociaux car vous n'adhérez pas au fonctionnement de ces plateformes (si j'ai bien compris). Beaucoup partagent cet avis, le caractère addictif et les contraintes imposées par les algorithmes afin de rester visible sont des raisons suffisantes pour bannir ces applications, de plus la quantité de contenu de toute sorte donne l'impression de nager en mer polluée. »

Oui, le projet 314gnr (devenu entre temps simplement Badr Otmani) est largement en retrait, et la communication sur les réseaux limitée au strict minimum.

La réponse risque d’être longue, mais je vais tenter de ne pas radoter et apporter quelque chose de plus poussé que « les réseaux c’est pas bien ». Ceci dit, je ne vous en voudrait pas d’avoir mieux à faire que de lire cette diatribe.



1. L’info-divertissement.

La première cause n'est pas "l'algorithme" à lui seul, contrairement à ce qu'on pourrait penser en accusant les plateforme intuitivement. L’algorithme se contente de servir ce que les gens demandent.

Il faut donc plutôt interroger l'ensemble des utilisateurs. L'intention avec laquelle la plateforme est ouverte conditionne à elle seule la majorité de ce qui s'y déroulera. Et il est facile de constater que l'intention première est le divertissement. Ca n'est pas la seule, mais elle est majoritaire.

C'est seulement ensuite que le rôle de la plateforme entre en jeu : Les utilisateurs veulent se divertir, il faut donc en tant que milliardaire désirant faire prospérer le commerce de l’attention, pousser aux gens une grande quantité de divertissement correctement formaté pour les faire rester, et leur faire consommer de la publicité. 

L'addiction arrive à partir de là. L'algorithme de recommandation va mécaniquement pousser en avant ce qui est majoritairement demandé, à savoir du divertissemennt. Ca n'est pas exhaustif, il y a évidemment d'autres usages, tout comme il y a de l'eau dans une "mer polluée" pour reprendre l'expression de la question (même s'il faut la filtrer intensémment pour la boire). Mais le résultat est qu'une fois l'habitude prise avec le contenu divertissant, les utilisateurs demandent le même format pour tout type de contenu. Le contenu "spontanné" et l'information brute devient indésirable, tout doit être préparé au maximum pour satisfaire la difficile attention de l'utilisateur, qui part au moindre blanc, la moindre hésitation, le moindre silence, la moindre phrase pas assez « choc ». Et comment pourrait-il en être autrement sur un espace où entrent en concurrence des millions de personnes ?

La réponse facile qu’on entend généralement est : « Moi j’utilise ces plateformes pour m’informer ». C’est une fausse excuse. Qu’est ce que s’informer ? Est-ce qu’il est nécessaire d’être en permanence au courant de tout ce qui est susceptible de nous faire réagir ? Penses-t-on vraiment avoir affaire à une information complète sur les flux algorithmiques ? Est-ce que la dernière punchline de tel ou tel politicien est une info indispensable à tout le monde ? Est-ce que regarder des horreurs en continu me fait réagir correctement au regard de mes devoirs concernant ces horreurs, ou m’anesthésie encore plus ?

On pourrait articuler toutes ces questions autour de deux axes :

- Quelle est la part de temps réelle consacrée à l’information ?

- Quelle part ensuite accorder à l’approfondissement sérieux des informations consommées ?

Avec un peu de travail personnel, il est certains que beaucoup de monde sacrifierait au moins la moitié du temps passé sur les plateformes en traitant correctement ces deux axes. L’objet de ce propos n’est pas de blâmer tout type de divertissement de façon caricaturale, mais d’être bien conscient de la nature d’une activité quand les pistes se brouillent.



2. Les créateurs de contenu.

Une fois ceci établi, il ne reste comme option pour se faire entendre dans cette cacophonie que de devenir : créateur de contenu.

Être présent sur ces plateformes demande une présence continue, un travail quotidien. Pas uniquement en publiant son travail, mais en suivant régulièrement ce qu'il se passe, pour saisir au vol les opportunités de s'exprimer, pour avoir les références nécessaires aux interractions avec les autres, surfer sur des tendances, etc... 

Cela signifie ajouter une part de temps conséquent à représenter son activité sous un format très précis pour entrer dans un moule souvent étroit, le plus poli possible, dans un temps extrêmement court. 

Tout le monde n'a pas ces moyens, ni les moyens de rémunerer ceux qui ont ces compétences. C'est un job à part entière, que tout le monde ne peut pas exercer. D'où l'existence du poste de community manager voir d'équipe de communication au sein de nombreuses structures. Ce qui est anormal dans ce contexte au final, c'est d'attendre autre chose des algorithmes de recommandation. Depuis 2022, un règlement européen (DSA) oblige les plateforme de contenu algorithmique à proposer un flux avec uniquement les comptes auxquels on est abonnés. En somme, elle les oblige à faire ce qu'elles faisaient naturellement avant. Si, si, fût un temps souvenez-vous, on ne voyait que les compte auxquels ont était abonnés, et ce que ces mêmes comptes partageaient. Et rien d'autre !

Ce type de fil existe sur toutes les plateformes au flux algorithmique : Facebook, Twitter/X, Instagram, Tiktok, mais ils sont tombés en désuétude, car demandent plus d'efforts cognitifs et génèrent de la frustration plus rapidement que le contenu algorithmique.



3. L’injonction permanente

« Toutefois certaines personnes souhaitent promouvoir leurs activités professionnelles et ont l'impression qu'il est presque impossible de se passer de ces plateformes, depuis la croissance des e-commerces on nous rabâche que ne pas saisir ces opportunités sera source de regrets. »

Le fait qu'il soit « presque impossible » de toucher un grand public en se passant de ces plateformes est vrai pour beaucoup de domaines. Il existe encore toutefois un grand nombre d'activité commerciales qui remplissent des carnets de commande en dehors des réseaux sociaux, mais elles s'appuient sur des réseaux de communication pré-existants, ou des niches solides. La question à se poser au lancement d'une nouvelle activité est donc :

De quel réseau (humain & professionnel) dispose-t-on ? Quelle est la cible principale de notre activité ? Où se situe ma niche ? Quels canaux autres que les réseaux utilise cette niche ? Vais-je sacrifier mes nerfs et mon activité spirituelle, familiale, (ou autre activité importante) en voulant rester au top de la tendance ? A quel niveau est-ce nécessaire ?

A chacun de répondre à ces questions, mais le plus important est d’abord de se les poser. Ce qui n’est pas fait dans beaucoup de cas, malheureusement.

Concernant la « source de regrets », je peux me permettre d’être catégorique : C’est du chantage.

Cette injonction fait l'affaire de pas mal de vendeurs de formations à la qualité variable, et ils sont à la fois juge et parti lorsqu'ils poussent le public à payer leurs services, dont le but affiché est justement d'augmenter sa visibilité sur les flux algorithmiques. Ils vendent très souvent une promesse de résultats, plutôt qu’un simple outil, ce qui suffit très souvent pour distinguer les vendeurs de rêves et offres sérieuses.

Et le deuxième angle mort de ce discours, c'est le coût. Le sous-entendu de cette formulation, c’est qu’on risque de regretter une source « gratuite et sans effort » de revenus.

Non, créer une audience en ligne n'est ni "facile", ni "gratuit". Cela coûte du temps, de l'énergie, demande d'acquérir des compétences, du savoir-faire, en plus de celui qu'on veut déjà à proposer à l'origine, justement. Il faut se tenir au courant des tendances, des types de formats qui fonctionnent, ceux qui ne fonctionnent pas, utiliser quotidiennement des outils de montage, scénariser en permanence son activité (ce qui détourne en partie l'énergie consacrée à l'activité première).

Donc ne pas s’engager dans cette voie, ce n’est pas prendre le risque de regretter une soit-disante « opportunité facile et gratuite ». C’est faire le choix de dépenser ou non son énergie dans cette activité.



4. Le commerce et les algos

« Je ne sais pas si le problème est qu'il n'y a pas d'autres moyens de faire connaître son travail (qu'il soit lucratif ou pas) ou qu'on ne sache plus penser en dehors des réseaux sociaux. Connaissez vous une alternative pour partager son travail en dehors des plateformes connues (Instagram, Youtube etc ...)? »

La question des alternatives est très complexe. A première vue, on pourrait proposer tout un tas d'autres plateformes plus éthiques, moins novices pour le temps et l'esprit... Techniquement, les alternatives existent. 

Mais c'est oublier ce qui fait la valeur des plus grande plateforme : la masse de leur public, pas leur existence technique pure. Ces plateformes vendent l'attention d'un très grand nombre d'utilisateurs. Donc s'en passer pour se tourner vers d'autres plateformes moins connues, c'est "acheter" un public moins nombreux, inévitablement. La question à se poser est donc de savoir à quel point notre activité dépend de ce grand public. C'est une question légitime, à laquelle il n'y a pas de réponse facile, et c'est à chacun d'y répondre en étant conscient de ses capacités à ne pas se faire avaler par le bruit incessant et le contenu nocif de ces plateformes.

Si le choix est fait de les utiliser, un certain nombre de précautions peut être utile. Une sorte de "combinaison de sûreté" à enfiler avant d'y entrer :

Il faut aussi rappeler que nous ne sommes pas tous égaux face aux risques. Certaines personnes sont en capacité d'encaisser un nombre plus grand d’infos algorithmisées sans fatiguer, encore que cette fatigue peut être très très subtile.

Dans mon cas (romans & articles), j'ai volontairement fait le choix de ne pas devenir "créateur de contenu", étant conscient de mes capacités limitées à faire face à ce flux incessant et déstructuré d'informations en majorité inutiles ou néfastes. Les plateformes sont donc pour moi une simple vitrine destinées à ce qu'un utilisateur cherchant volontairement l'information la trouve.

Mais ce choix n'engage que moi. N’étant pas celui qui assumera les conséquences financières de telle ou telle approche, je ne peux me permettre d'inciter ceux dont les revenus dépendent de leur visibilité d'adopter la même démarche.

Ceci dit, l’obsession permanente de devoir satisfaire un algorithme, de voir la visibilité comme seule marque de réussite de son travail, aggrave la cacophonie ambiante et transforme de sages personnes en vociférateurs professionnels... Il existe même des personnes utilisant ironiquement l’expression « AlGOD » tellement la soumission à cette entité abstraite devient un culte chez certains.



5. Penser et échanger en dehors des flux algorithmiques.



Sans parler de tout types de rencontres hors internet, l’omniprésence des plateformes algorithmiques laisse parfois penser qu’il n’est rien possible de trouver de profitable en dehors, et donc même de penser en dehors.

Il existe pourtant d’autres espaces en lignes plus propices à l’échange sur le temps loin, et globalement moins frénétique. Ce sont des espaces à développer, et à préserver.

Le plus dangereux dans ce choix collectif de remettre son attention à des algorithmes de recommandations, est le tarissement des autres canaux d'échange, d'émulsion. Pour tout type de projet non-commerciaux, il est vital de conserver des espaces d'échanges et d'expressions qui ne passent pas par ces filtres. Ces espaces existent encore, mais beaucoup oublient même que d'autres sources d'informations sont dignes d'attention, tellement la fascination pour la masse et le paraître est grande.

L'espace gigantesque pris par ces plateformes pousse même certains groupes de discussions privés à devenir un fil continu de liens renvoyant vers du contenu Tiktok, instagram, facebook, ou Twitter. Blâmer l'ensemble d'internet serait un raccourci. Étant donné que l'on cible spécifiquement dans ce post le problème des flux algorithmique, j'aimerai mentionner d'autres façons de communiquer sur internet, qui mériteraient plus de temps et d’attention.

Les messageries privées type Signal, Element, Telegram, Discord, Whatsapp... ou même le mail, sont pour le moment préservés des flux algorithmiques, et restent des canaux d'échanges aux thématiques plus restreintes, aux communautés plus cohérentes, avec plus de cohésion.

MAIS, pour rendre les échanges privés plus vivant, voici une démarche qui me semble vitale : Toujours partager un message personnalisé lorsqu'on poste un tel type de lien sur un groupe privé. Plutôt que de se contenter de balancer un lien et attendre de ses proches ou des membres du canal qu'ils devinent notre ressenti, il est nécessaire de parler directement à ces proches en questions, avec un petit texte, ou message vocal, pour exprimer pourquoi tell ou telle chose a relevé notre intéret. Et si l'on a rien à dire, c'est peut-être qu'au final ce contenu n'avait pas sa place dans cet échange.

En plus de ces outils connus et facilement accessible, les plateformes privées comme Patreon ou tout simplement les blogs comme celui-ci montrent qu’il existe une demande de « safes spaces » en ligne, où on s’écarte du bruit ambiant pour se concentrer sur d’autres choses. Plus nous serons nombreux à faire ces choix, moins l’importance des plateformes algorithmiques sera grande.

Il existe des sites web très peu connus qui sont des perles, maintenus en activité par quelques personnes dévouées, presque invisibles.

Les exemples sont nombreux, il tient à chacun de les partager, de leur donner de l’importance. Beaucoup de très bonnes productions auraient mérité leur place sur un espace isolé du bruit pour voir leur auteur s’exprimer, mais cela signifie souvent renoncer à une certaine visibilité...



Notre attention est précieuse. Économisons-la.

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