A quoi sert un roman ?

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Cet article propose rôle assez tranché au roman. Un parti pris qui essaye de doser divertissement et objectif supérieur. Parfois injustement dédaigné, ou abusivement encensé, essayons de trouver un équilibre.



1. Introduction

Les bienfaits de la lecture sont nombreux, l’activité elle-même indépendamment du sujet est une façon de prendre de l’information irremplaçable malgré la diversité des autres supports (image, son, vidéo...), c’est indéniable. Mais une certaine forme d’élitisme entoure parfois les lecteurs acharnés, qui en font une discipline pour elle-même et non plus le moyen d’atteindre un objectif : Défricher un sujet, trouver un début de réponse à une question nouvelle qu’on ne sait pas par quel bout prendre, se mettre dans les yeux d’un regard différent du sien, reconsidérer un objet sous un autre angle...

Les « réseaux sociaux », (Que nous nommerons dans cet article : plateforme de contenu recommandé par algorithme, ou PCRA) amplifient ce phénomène. De ce que j’ai pu en voir, il s’y répandrait un public de lecteurs et d’auteurs vivant dans une certaine bulle, autour d’écrits qui ne laissent plus de place à la profondeur des sujets tant la lecture est presque devenue un sport à part entière. Et ce, sans même rentrer dans d’autres champs de mines comme la lecture rapide et compagnie…

Il s’agit d’un public de lecteurs comme d’auteurs qui considèrent l’accumulation de livres lus comme un but en soi, et multiplient donc les productions sans autre objectif que l’accumulation d’expériences livresques.

Contrairement à une intuition présente chez certains membres de la communauté musulmane francophone, cela ne touche pas que notre milieu. Un collègue athée m’avait fait lui-aussi part lors d’une discussion, de son éloignement avec un de ses amis car ce dernier s’enorgueillissait de la taille de sa bibliothèque. Cet ami lui avait selon ses dires, presque même enlevé le goût de lire, tant l’image qu’il donnait du « grand lecteur » était hautaine, élitiste.

Autre problème, dans un environnement qui incite à être présent partout et à produire régulièrement à la faon d’une machine, de nombreux auteurs diluent leurs capacités en s’acharnant absolument à sortir un livre par an. Pour beaucoup, la qualité de l’œuvre ne serait que meilleure s’ils laissaient maturer leur travail quelques années de plus. Malgré cela, le format garde un intérêt indéniable, et j’aimerai proposer ici une approche pour réconcilier les grand lecteurs qui le regardent de haut, et les petits (ou pas du tout) lecteurs qui n’en voient pas l’intérêt face à d’autres médias.



2. Un ouvrage pas assez noble ?

Il existe de potentiels lecteurs de romans qui s’en désintéressent à cause d’une mauvaise image très souvent construite sur des idées reçues. J’aimerai pour commencer tirer contre mon camp : Il existe presque toujours une façon plus optimale, et plus noble d’apprendre ou de faire évoluer son regard qu’en lisant des romans. Des essais, des conférences, des cours, des livres purement académiques, ou un contact humain de qualité, sont souvent des façons plus efficaces d’acquérir un vrai savoir structuré et profond sur un sujet.

Le problème est que ces moyens sont souvent inaccessibles à un public qui n’a pas les moyens ou la volonté suffisante d’affronter l’austérité de tels supports. Lire un essai ou assister à un cours (de qualité) en apprend plus sur n’importe quoi que regarder une série, lire un roman ou se retrouver dans la peau d’un personnage d’un jeu narratif sur tel ou tel sujet.

Et malheureusement, nombre de personnes idéalisent sans parvenir à y accéder cette façon d’apprendre. Ils dédaignent de ce fait le format du roman, qui pourrait dans ces cas là êtres profitables. Un dédain souvent dû à une imitation de ceux qui ont les capacités d’accéder au savoir de cette manière. Mais plutôt que d’accepter le manque de temps ou de volonté pour s’imprégner d’un sujet et de le compenser en faisant de petits pas dans cette direction, ils se retrouvent à mépriser des supports comme le roman, qu’ils perçoivent comme futiles, synonyme de perte de temps voir de récits majoritairement pervers. Paradoxalement, c’est parfois ce type de public qui se retrouve à passer plus facilement des heures par jour dans du « doom-scrolling »

Il ne s’agit pas de rabaisser qui que ce soit ou quoi que ce soit, et cet avis n’engage que son auteur, mais se connaître soi-même, reconnaître ses capacités et ses limites est la meilleure manière de trouver le meilleur chemin pour accéder au savoir.
Et l’accumulation du savoir via l’érudition ou une culture solide n’est pas une raison de mépriser qui que ce soit, et un savoir qui conduit au mépris dessert et déshonore en réalité celui qui le possède.

D’autant plus que les rôles peuvent souvent être inversés. Telle personne maîtrisant tel sujet gagnerait à s’initier à tel autre domaine qui lui est inconnu via lectures ou des supports plus légers comme le roman. Sans pour autant s’éparpiller dans d’interminables lectures, nous avons tous des sujets précis qu’il nous serait bénéfique d’approcher ou d’approfondir, sans savoir par où commencer.

Ce dédain est d’autant plus incompréhensible que l’actualité telle qu’elle est consommée aujourd’hui l’est à titre de divertissement et non d’information sérieuse. C’est dans cet environnement que le roman permet une prise de distance temporaire avec le bruit ambiant pour se plonger pleinement dans un regard, avant de vite retourner au réel pour y reconsidérer les éléments que l’on avait oublié. En empruntant à l’écrit sa noblesse, le roman rend facile d’accès l’immersion dans un sujet qui peut s’adresser à un panel bien plus vaste de personnes que traditionnel et caricatural fan de romans.



3. La fiction comme moyen

Il est certaines idées dont l’exposition claire est d’une grande complexité. Faire ce travail nécessite des capacités de synthèse d’un grand nombre d’information tout en les intégrant dans une vision cohérente qui ne perd pas de vue son objet. Car écrire une suite d’informations aussi massive soit-elle n’est pas exposer une idée. Cette capacité n’est pas à la portée de tous. Le roman est donc un moyen détourné de mettre en scène des idées sans avoir à les théoriser. Car théoriser proprement un propos, c’est parfois devoir redéfinir complètement la compréhension du monde du lecteur. L’être humain a ce besoin irrépressible d’associer toute nouvelle chose qu’il voit ou qu’il entend à quelque chose qu’il connaît déjà.

Ce réflexe, qui peut parfois avoir du bon, est un énorme frein lorsqu’il s’agit d’apporter un regard entièrement différent. Aucun auteur ne redéfinit la réalité complètement, pas même les auteurs de romans fantastiques. Tout le monde s’appuie sur une définition du réel partagée avec le lecteur pour ensuite dérouler son propos. La difficulté en tant qu’auteur consiste à faire comprendre au lecteur à partir d’où est-ce qu’il peut se baser sur son vécu, et à partir d’où il doit réécrire sa définition du réel pour comprendre le regard de l’auteur.

La fiction, dont fait parti le roman, est donc un outil approprié car il facilite cette démarche pour un coût moindre que d’autres types d’écrit. Re-raconter le réel n’est pas spécifique au roman. La plupart des essais sont d’ailleurs écrits dans ce but, à mon sens. Mais le roman permet de le faire pour un coût mental nettement inférieur, et dans un monde saturé d’images, d’informations, et où la lassitude nous prend facilement, raconter quelque chose est bien moins coûteux que de l’expliquer. On dit souvent qu’une image vaut mille mots, mais la fiction permet justement de faire des images avec des mots.

La fiction n’est pas propre au roman. Une simple métaphore est déjà un début de fiction. Une image fictionnelle insérée dans un exposé de physique, d’économie ou d’informatique est aussi une fiction qui vient alléger le propos pour le rendre plus digeste. Aujourd’hui, la fiction s’étend dans les nouvelles techniques qui permettent de la produire avec des moyens nouveaux. Le roman d’abord, puis le cinéma et même le jeu vidéo sont autant de supports narratifs d’intérêts différents permettant le déroulé d’un récit fictif.

La question la plus importante dans l’usage de ces supports est : Sont-ils un moyen ou une fin ?

Un grand nombre d’œuvres, en particulier les œuvres fantastiques, sont leur propre but. Ceci dans la mesure où leurs auteurs, réalisateurs, développeurs, ne cherchent que la fiction pour la fiction, le récit pour le récit.

Ce désir de croire l’histoire fictive transforme l’œuvre en son propre but. Les auteurs engagés dans cette démarche n’utilisent pas la narration et la fiction comme des outils, mais comme divertissement pur. Il répond au désir secret ou assumé de nombre de lecteurs de croire comme vrai le récit fictif qu’ils sont en train de lire.

La responsabilité des auteurs ou réalisateurs de fiction est en ce sens énorme, en particulier des plus doués, car séparer le lecteur de la réalité uniquement pour l’en tenir éloigné le plus longtemps possible produit des êtres incapables de comprendre le vrai monde. Les plus perdus des auteurs de fictions s’imaginent même parfois réécrire la réalité mieux que son Créateur.

Pour être très clair sur mes romans : Non, leur objectif n’est pas de remplacer la réalité en proposant un univers entièrement parallèle au nôtre, ni de se plonger dans un lore entièrement réaliste, et de le développer à l’infini. La seule raison qui rend la fiction sous forme de roman pertinente à mon sens, est qu’elle permet d’attirer l’attention sur des éléments biens réels, mais négligées. Il est une béquille pour des individus modernes que nous-sommes, sur-sollicités, bombardés d’informations déstructurées, de récits concurrents, de simplifications permanentes et d’incohérences empilées les unes sur les autres qui en rendant chaotique notre regard sur le monde, éparpille notre attention, nous vide de toute volonté.

Dans cet environnement qui produit sans doute plus que n’importe quel autre la lassitude, le manque de (bonnes) informations, ou au contraire l’excès d’informations, on trouve de nombreuses de raisons qui demandent un effort constant de re-concentration, de ré-immersion, de contemplation d’un objet pour le saisir pleinement. Face à cet ouragan informationnel, que certains nomment infobésité, aucun possesseur de smartphone ne devrait se croire à l’abri de se risque.



4. Le budget de l’auteur et du lecteur

Le développement des technologies permet de faire passer la fiction et l’art narratif à un stade supérieur. Autrefois art pictural, théâtre, conte de fée narré au coin du feu, les derniers siècles ont vu exploser la fiction grâce à l’imprimerie, puis la radio, le cinéma, et dans une certaine mesure le jeu vidéo.

Tous ces moyens comportent leurs propres intérêts et dangers à des degrés divers, mais la différence dont je voudrais traiter ici est le coût nécessaire pour les produire. Le roman est de loin le moins cher, et donc le plus facile d’accès. Les classes populaires de notre temps ne sont pas comparables aux classes ouvrières du 19e siècle. Les prolétaires ont aujourd’hui accès au livre de façon presque gratuite et illimitée. Cela baisse donc la barrière d’entrée.

Il n’est plus nécessaire d’avoir un large budgets pour accéder au livre. Les services publics au travers des bibliothèques municipales, mais aussi des initiatives comme les boites à livres, permettent à presque n’importe qui d’accéder au livre et donc au roman en tant que support. Le résultat est donc que, forcément, le niveau nécessaire pour lire ou écrire a drastiquement diminué. Pour écrire, un ordinateur à moins d’une centaine d’euros suffit. Et pour lire, il y a de nombreux moyens de le faire sans dépenser un seul euro. Il serait réducteur de ne tirer de ce phénomène que le risque (réel) d’une baisse globale de la qualité du support. Cela ouvre surtout la possibilité à tout le monde d’écrire pour un public de son milieu. Un public qui lui est proche, un public qui lui ressemble, qui partage ses codes, ses priorités, ses préoccupations, ses intérêts.

Même si de loin, tous les livres ne sont que des feuilles de papier ou des fichiers e-book sur lesquels des mots défilent, il y a en réalité des publics de lecteurs qui ne se croisent jamais, que ce soit pour des raisons de classes sociales, d’appartenance culturelle, religieuse, ou tout simplement pour des raisons d’intérêt envers tel ou tel domaine où on a écrit.

Le concept de même de « mainstream » ou « grand public » est à remettre en question à une ère où tout comme le contenu vidéo et audio, les auteurs trouvent leurs lecteurs par le biais de flux algorithmiques qui choisissent quoi leur présenter. Le système de diffusion verticale et unique du 20e siècle, de la presse, télé, radio, n’est plus aussi fort qu’avant. Le bouche à oreille lui-même est un puissant filtre, car il utilise des silos d’échanges humains déjà constitués pour diffuser du contenu.

Donc même si le livre est quasi-gratuit, les lecteurs n’en deviennent pas pour autant interchangeables. La barrière est moins palpable, puisqu’elle n’est plus matérielle, mais toujours présente sous d’autres formes.

Du côté de l’auteur, le choix de produire une fiction tient aux raisons évoquées au point 3 plus haut, mais à titre personnel, la limitation au format roman pour mes travaux de fictions est surtout une question de budget. Avec plus de moyens, au risque de choquer ou décevoir certains, le format du film ou du jeu vidéo auraient été tout à fait envisageable, non pas à la place du roman, mais en complément.

Parler du cinéma et du jeu vidéo me permet de revenir une nouvelle fois sur l’élitisme qui s’est emparé d’une frange de lecteurs et d’auteurs. Le public auquel les romanciers peuvent idéalement s’adresser aujourd’hui consomment de la fiction sous diverses formes. On peut discuter longuement sur les défauts de ces formats, mais s’ils permettent, sans transgresser notre dîn, de diffuser des idées dans un champ qui leur est encore inaccessible, et qui plus est en grande crise de renouvellement, cela pourrait être quelque chose de souhaitable.

Se cantonner au roman par manque de budget ne signifie au aucun cas négliger le support. Dans le contexte décrit plus haut, chaque communauté gagnerait à utiliser ce format pour y diffuser et y conserver sur le temps long son vécu, son regard, ses craintes, ses espoirs, dans un format dont le caractère immersif est plus que jamais nécessaire pour lutter contre la fragmentation de l’attention.



5. Recentrer l’attention

Le prinipal frein au roman est aujourd’hui l’omniprésence des écrans qui paradoxalement, facilitent leur circulation en même temps qu’ils la limitent.

Internet et les « PCRA » augmentent la visibilité potentielle de chaque ouvrage en même temps qu’ils la noient dans une masse de contenu de qualité et d’intérêt variable. Le nouveau défi n’est plus l’accessibilité mais le choix d’y accorder du temps ou non.

Face à la myriade de contenus potentiels que les plateformes en ligne ont rendu accessible, le lecteur se retrouve à chaque seconde de son quotidien à devoir faire un arbitrage : à quoi vais-je dépenser mon temps ?

Face à la difficulté de ce choix, les plateformes les plus connues ont tout simplement décidé de retirer ce choix à leurs utilisateurs, pour le remplacer par un flux dont le contenu est organisé algorithmiquement. L’utilisateur n’envoie pas aux plateformes une décision réfléchie, il envoi à la place des signaux majoritairement inconscients, via des mouvements du pouce, qui permettent à un programme de déterminer ce qui lui sera ou non présenté. Il s’agit ici d’être précis et de cibler ces plateformes et non « internet » dans son ensemble, dont les usages sont bien plus variés.

Nous reviendrons plus en détail sur ce phénomène, ses avantages et inconvénients pour divers usages dans un autre article. Toujours est-il que dorénavant, se plonger dans un roman peut être le résultat de deux choses : Une recommandation par bouche à oreille, une présence en ligne optimisée pour les nouveaux vendeurs d’attention (PCRA), ou une combinaison des deux à dosage variable.

Face à cette nouvelle réalité, à chacun de déterminer l’effort qu’il souhaite faire dans l’appropriation de son attention. Il ne s’agit pas de bannir sans concession les flux algorithmiques, mais de savoir quand les utiliser et dans quelles proportions. Sachant que toute quantité de temps et d’attention déversée dedans est définitivement retiré de tout autre type d’occupation.

C’est là qu’un avis tranché s’impose : Il faut renoncer à la lecture pour la lecture, à la culture pour la culture. Ce n’est pas la vocation de tous d’avoir une cartographie mentale des auteurs contemporains et des siècles précédents. Il faut détruire cette image caricaturale du « lecteur de roman » pour faire en sorte que chacun puisse se reconnaître comme un potentiel lecteur de roman lorsqu’il se sent intéressé par un sujet qui le tient à cœur.

Il en résulte donc que la lecture doit donc être pensée comme la dépense d’une ressource rare, au risque de la gaspiller. Tout comme n’importe quelle autre activité d’ailleurs.

Voici une citation de quelqu’un dont je n’ai pas lu grand-chose (Sénèque) mais dont l’un des conseils rejoint la démarche présentée dans cet article :

« L'important n'est pas d'en avoir beaucoup [de livres], mais d'en avoir de bons. Une lecture sagement circonscrite profitera; variée, elle amuse. »

Qu’il s’agisse de livre ou d’information de manière générale, il nous faut renoncer à tout lire, à toucher à tout, à être au courant de tout. Ça n’a jamais été possible, et ça l’est encore moins aujourd’hui malgré la forte illusion qu’une espèce d’omniscience est rendue possible par l’accès illimité et instantané à l’information.

Plus que jamais, cette myriade de contenus disperse l’attention et in fine la volonté du lecteur. Pas uniquement la volonté de lire, mais la volonté de consacrer sa vie à une œuvre cohérente, perdus dans une myriades d’injonctions sans aucune hiérarchie ni cohérence entre elles.

Cette œuvre cohérente s’incarne pour le croyant dans l’adoration du Créateur. Ceci dans tous les aspects de sa vie. Cet objectif est inatteignable si l’on se laisse aller à toutes les sollicitations, aussi socialement valorisées soient-elles.

Tout le monde ne sera pas spécialiste de tout, ou même vaguement connaisseur de tout. Que chacun définisse un champ d’action et restreigne son attention à une poignée de sujets qui lui semblent essentiel pour approfondir sa lecture du monde. La diversité des caractères et des affinités suffira à ce que tout le monde ne soit pas concentré sur un seul domaine, et l’échange permettra ensuite d’élever l’ensemble. Un échange non-algorithmique, de pair à pair, qui utilise ou développe un réseau fondé sur la relation humaine.

Cette démarche là ne concerne pas que le roman ou même la lecture de livres. C’est une hygiène à développer dans tous les aspects de sa vie au risque de se faire aspirer dans un tourbillon de sollicitations toutes incohérentes voire contradictoire entre elles.

Lorsqu’il s’agit de l’abus de consommation algorithmique, les méfaits sont de plus en plus reconnus, y compris par les vendeurs de PCRA eux-mêmes, mais pour le livre, il s’agit dans une moindre mesure du même problème. La dispersion fatigue l’Homme. Inévitablement. Et ce phénomène touche absolument tout le monde, en particulier ceux qui s’en croient immunisés.

Cette proposition sera vue par beaucoup comme un enfoncement de portes ouvertes : Tout le monde fait déjà le tri de ce qu’il choisit de lire ou pas, en permanence. Mais la nuance est qu’il ne s’agit le plus souvent pas d’un choix mûrement réfléchi, sauf pour ceux ayant développé une discipline mentale de haut niveau. Pour beaucoup d’entre nous, il est souvent le fruit d’impulsions et de sollicitations permanentes. C’est un arbitrage de mauvaise qualité, non réfléchi, éphémère et incohérent.

Pour limiter ce risque, un des meilleurs bouclier est l’entourage, y compris l’entourage numérique : A quel type de consommation de contenu est-ce que l’on pousse notre entourage, et inversement ?



6. Le lecteur comme acteur

Le roman reste un loisir apprécié par un public pour qui qui lire représente peu d’effort. Pour ce public là, la question est surtout de savoir quoi lire dans un océan de propositions. Ce lectorat là n’est pas intrinsèquement supérieur à un autre. Un public qui n’a lu que deux livres dans sa vie, mais qui a été profondément marqué et transformé par ces livres, mérite autant voir plus de considération que le lecteur qui fait du roman ou même tout autre type de lecture une habitude, voir un divertissement.

Tout réside dans l’intention avec laquelle le livre est choisi, ouvert, puis ensuite refermé et partagé. De ce pointe de vue, le lecteur comme l’auteur sont tous les deux acteurs qui dirigent l’attention du public. Un ami proche ou une connaissance à qui vous faites confiance pour vous proposer des lectures pertinentes est le meilleur filtre qui existe. Ce filtre n’est pas un algorithme de recommandation avec qui (il faut le rappeler) vous entretenez un lien avant tout commercial, le partage de pair à pair, c’est un lien humain.

A titre d’illustration, il s’agira lorsque l’on partage un livre, une vidéo, ou n’importe quoi à ses proche, d’accompagner le contenu d’un message personnel expliquant en quoi il nous a touché et pourquoi il suscite notre intérêt. Cette simple démarche est un puissant filtre contre la futilité, et permet en plus grâce au lien préexistant avec une personne ou un groupe de mieux diffuser ce qui nous a touché dans ce que l’on partage.

Si le but de la lecture, et du roman en particulier, est d’attirer l’attention sur quelque chose qui en vaut la peine, alors le lecteur est lui-même un acteur lorsqu’il recommande ce qui lui a plu, ce à quoi il a accordé de la valeur. Il participe par son enthousiasme autant que l’auteur à porter l’attention générale d’un groupe d’amis, d’un écosystème, d’un espace culturel, d’une communauté sur un point précis.

Par le choix de diffuser ou de ne pas diffuser, un lecteur participe par son action comme son inaction de l’orientation générale de l’attention du milieu dans lequel il est.

Le rôle de l’auteur est souvent sur-évalué, parfois jusqu’à une starification virant à l’absurde. Les œuvres les plus répandues, et au final les idées les plus durables, ont surtout bénéficié en première instance d’un public qui s’est lui-même fait le le relai d’un ouvrage. Le public d’un lecteur en dit souvent davantage sur la nature d’une œuvre que l’œuvre elle-même. Tout comme le porteur d’un message en dit souvent autant voir plus sur le message que son contenu.

Dans cette course globale à l’attention, à chacun d’entre nous de déterminer de quoi il veut se faire le relai. Il ne s’agit plus d’être lecteur de roman, auteur de roman, ou désintéressé par le format. Il s’agit à toutes les échelles d’être conscient de son devoir d’influence et de choisir le format approprié pour amener une thématique à un public, en priorité celui que l’on connaît.





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